« Confluence », le coup de maître d’Alpha Youssoupha Guèye (Par Ousseynou BEYE de seneplus.com)

Qui était Cheikh Anta Diop, et quel a été son apport à la Science et à l’Histoire ?

L’auteur nous sert une présentation limpide, sans équivoque :

Au regard de tous les enjeux que ses travaux ont suscités, Cheikh Anta Diop fut un génie comme rarement le monde moderne en a connu. Il était tout à la fois, anthropologue, historien, linguiste, mathématicien, chimiste, physicien, égyptologue… et homme politique. Ses fascinants travaux qui ont pour épicentre la restauration de la conscience nègre ont été pionniers par leur transversalité et leur impact sur les peuples africains, dans la connaissance de ces mêmes peuples africains.

Au-delà de cette présentation synthétique, l’écrivain va aller en profondeur, comme à son habitude, pour mieux connaître et faire connaître l’homme qui se cache derrière le savant. Et, en homme de science, Alpha Youssoupha aura d’abord fini de partager avec nous sa méthodologie :

Aussi, il sera intéressant de connaître ses parents, sa famille élargie, en somme sa généalogie. Revenir sur quelqu’un qui a laissé une empreinte sur l’histoire du Sénégal parmi les siens et chercher comment son esprit a été forgé dès le bas-âge sera bénéfique. Toutes ces approches seront utiles pour saisir l’homme. Le rôle crucial de l’éducation de base chez l’enfant se vérifie chez Cheikh Anta Diop. Ce mélange d’influences a généré un résultat qu’il faut scruter pour en tirer des enseignements qui pourront être utiles aux systèmes éducatifs africains.

C’est le moment pour l’auteur de questionner, en toute humilité mais aussi avec toute la pertinence requise, la dimension intellectuelle du savant. D’abord ce qu’Alpha Y. Guèye appelle la posture épistémologique de Diop, et citant Pathé Diagne (« Cheikh Anta Diop et l’Afrique dans l’histoire du monde » Sankoré/L’Harmathan) :

« Diop a toujours respecté le protocole de recherche scientifique. Il disait du mimétisme intellectuel : « L’usage de l’aliénation culturelle comme arme de domination est vieux comme le monde ; chaque fois qu’un peuple en a conquis un autre, il l’a utilisé… il devient donc indispensable que les Africains se penchent sur leur propre histoire et leur civilisation et étudient celles-ci pour mieux se connaître, arriver ainsi par la véritable connaissance de leur passé à rendre périmées, grotesques et désormais inoffensives ces armes culturelles. »

Et Guèye de renchérir :

Tout se joue sur la conscience et la connaissance de soi qui constituent le combat que les peuples doivent gagner. C’est un travail qui n’est pas évident d’autant que c’est l’arme principale de domination qui a opéré pendant l’esclavage et la colonisation. Tous les théoriciens de la domination raciale tels qu’Hegel ou Gobineau ont utilisé ce procédé… Malgré les incompréhensions et les procès d’intention provenant d’intellectuels africains, au-delà de l’adversité des intellectuels occidentaux à laquelle il faisait constamment face, il n’a pas dévié de son objectif et de sa posture.

Se fondant sur la conviction de Cheikh Anta Diop selon laquelle « Le rôle de l’histoire dans l’existence d’un peuple est vital », l’auteur souligne le sens de l’histoire qui habitait le savant. N’est-ce-pas d’ailleurs ce dernier qui a conçu et théorisé la notion de « conscience historique » ? Et Guèye de relever les propos de l’historien :

« Sans conscience historique, les peuples ne peuvent être appelés à de grandes destinées. Si en se libérant du colonialisme et de l’impérialisme, les différents pays d’Afrique noire doivent former un état multinational démocratique allant de la Libye au Cap, de l’Océan Atlantique à l’Océan Indien, il importe, dès à présent, d’introduire dans la conscience de ces peuples, le sentiment de leur communauté historique. Celle-ci n’est pas une fiction. »

Alpha Youssoupha ne boude pas son plaisir et en rajoute une couche :

La conscience historique accélère la connaissance de soi et fonde des repères qui renforcent l’estime de soi. Savoir que son peuple a été capable de si belles choses, a créé la civilisation la plus brillante qui soit sur les plans technique, scientifique, économique et spirituel constituant les problématiques les plus actuelles de notre époque, permet de voguer allègrement vers un devenir plus radieux. 

Et il ne manque pas de faire le lien avec la source islamique :

 La quête de la conscience historique répond à la célèbre tradition prophétique : « Connais-toi toi-même et tu connaîtras ton Seigneur » (sentence du Prophète Mohamed – PSL -). Cheikh Anta Diop a aidé à creuser ce soi africain pour découvrir les trésors d’une civilisation bâtie par les Noirs.

Au-delà de la posture épistémologique du savant et de sa contribution à la connaissance de l’Histoire de l’Humanité, Guèye met l’accent sur son apport à la philosophie universelle :

Il synthétise les pensées des grands philosophes tels que Descartes, Leibniz, Kant qui mettent en lien les théories des philosophes et celles des scientifiques.

Youssoupha en tire sa propre conclusion :

Cheikh Anta Diop met un lien entre la philosophie, ses applications scientifiques et la justification de l’actualité de la religion. En partant de la biologie moderne, il discute de l’imaginaire chez l’homme qui lui, montre ses limites devant l’infini.

A méditer !

Ayant débusqué le savant, le scientifique mondialement respecté, Alpha Youssoupha ne s’arrête pas en si bon chemin et, nous tirant à sa guise, il nous guide pour explorer tour à tour : l’origine familiale de Cheikh Anta, ses ancêtres, son terroir originel du Guet et le processus d’islamisation de ce terroir, son environnement familial et religieux, les alliances des Diop de Koki avec des familles royales du Kajoor (Cayor), et, pour finir, sa filiation.

S’agissant précisément de sa filiation, Guèye emprunte la plume au fils du savant, Cheikh Mbacké Diop, physicien comme son père, qui précise (« Cheikh Anta Diop, l’homme et l’œuvre ») :

« Cheikh Anta Diop est né au Sénégal le 29 décembre 1923 dans la région de Diourbel où se situe le village familial, Caytu, à environ 150 km à l’est de Dakar. Cette région est le Baol-Kayoor (Cayor) dont la langue est le wolof. Le nom de la mère de Cheikh Anta Diop est Magatte Diop, et celui de son père Massamba Sassoum Diop. Son grand-père maternel est celui que l’on appelle encore aujourd’hui « Le Vieux Massamba Sassoum ». C’est auprès de lui que repose Cheikh Anta Diop dans le village de Caytu. Le père de Cheikh Anta Diop est décédé très peu de temps après la naissance de son fils. Sa mère s’est éteinte en 1984. Mame Magatte, comme on l’appelait avec affection et respect, était unanimement louée pour son courage, son extrême générosité, sa droiture. »

Guèye nous fera vivre l’évolution du jeune garçon, orphelin de père, dans la grande concession (Kër gu Mag) de son père adoptif, Cheikh Ibrahima Fall, le maître spirituel Làmp Faal et époux en secondes noces de sa mère.

Une autre épisode qu’Alpha Youssoupha Guèye se fera le plaisir de nous rendre témoins sera la rencontre à haute portée émotionnelle entre l‘adolescent Diop et le guide Cheikh Ahmadou Bamba ; rencontre qui est aujourd’hui encore l’objet de moult commentaires et supputations de la part des historiens traditionnels.

Toujours avec notre guide, nous continuons notre exploration qui va nous conduire encore dans le monde de l’enfance, de l’éducation et de la formation de Cheikh Anta : entre la contrée mouride (Touba, Diourbel), l’agglomération de Saint-Louis et Dakar, la capitale. Ville d’où il partira pour la France poursuivre ses humanités avec deux baccalauréats (Math Elem et Philosophie) décrochés la même année 1945.

Le lecteur découvrira avec curiosité les péripéties qui ont jalonné cette période de jeunesse de celui qui deviendra l’illustre savant que l’on connaît aujourd’hui. Aussi, les influences fortes qu’il a eu à subir, notamment celle de son cousin et ami Cheikh Mbacké Gaïndé Fatma à qui l’auteur consacre tout un chapitre (un long chapitre !). Mais le lecteur comprendra surtout combien ce Royaume d’Enfance a engendré, a bâti, a façonné cette forte personnalité au caractère si trempé et à l’érudition hors du commun.

Le lecteur dès lors, ne s’étonnera plus, comme le chercheur Abdoul Aziz Mbacké Majalis (La vision politique de Cheikh Ahmadou Bamba, L’Harmattan), dont Alpha Youssoupha nous rapporte la pertinente interpellation :

« Qui aurait cru que Cheikh Anta Diop, l’illustre parrain de la première université du Sénégal, l’icône de l’intellectualisme panafricain, ait pu recevoir une partie de son éducation de base chez les Baye-Fall, cette singulière frange des mourides considérée généralement par tous les chercheurs comme la plus obscurantiste et féodale ?»

En France Cheikh Anta Diop mènera de front études et militantisme.

Il fréquentera Alioune « père » Diop et les autres « grand-frères » Aimé Césaire, Price Mars, Léopold Sédar Senghor, Richard Wright… Cependant son long séjour dans la capitale française sera surtout marqué par les combats épiques qu’il mènera contre l’establishment de l’Université française, adepte de la « falsification de l’Histoire ». Ce long et rude combat sans merci sera marqué notamment par la publication de Nations nègres et Culture en 1954, et vingt ans plus tard par le fameux Colloque du Caire qui consacrera définitivement la véracité et la reconnaissance universelle de ses thèses, avant l’épilogue qu’a constitué le très suivi Symposium Sankoré de Dakar. Le Colloque du Caire fut une rencontre historique où le savant fit bénéficier à ses pairs égyptologues d’un cours magistral et sur la langue wolof… Élevant ainsi les langues africaines non plus seulement à leur dimension de Patrimoine national, mais aussi en instrument de travail et en outil scientifique. Ce que Nations Nègres… avait déjà présagé, mais ce dont hélas les Sénégalais sont encore en attente de bénéficier !

Bien évidemment, notre auteur reviendra largement sur ces thèses aujourd’hui bien connues et largement acceptées dans les milieux universitaires, mais dans une perspective actualisée. Celles-ci tournent autour des questions de l’antériorité de l’homme noir dans l’histoire de l’Humanité ; la magnificence de la première civilisation de l’Histoire, l’Égypte pharaonique et son identité noire africaine ; la conscience historique des Africains et leur rapport à l’Universel ; l’importance fondamentale des langues nationales dans le développement économique et culturel des nations ; et aussi le devenir de l’Afrique qu’il ne conçoit que dans la perspective de l’unité du continent qu’il théorise sur des bases scientifiques.

L’auteur ira plus loin, en cherchant à dégager les enseignements à tirer de l’œuvre des « deux Cheikh ». Ce faisant, Confluence… apporte des réponses à des questionnements de taille. Par exemple : Quelles sont les indications précises sur la lecture de la continuité historique, concept-clé dans la perspective de Diop ? Quelle est la place des religions révélées dans la pensée de Cheikh Anta Diop ? Comment mesurer la contribution de ce dernier à une compréhension renouvelée de bien des aspects des textes sacrés ? Quelles sont les perspectives actualisées de la pensée et de l’action de Cheikh Ibrahima Fall ? Quel modèle de société et quel système éducatif émergent du rapprochement de ces deux figures exceptionnelles dont il nous a été donné de disséquer les oeuvres ? Quelle relation la science et la religion devraient-elles entretenir pour les Africains ?

Ainsi, Alpha Youssoupha Guèye s’appesantira encore sur l’analyse de ces œuvres pour en dégager les riches enseignements à retenir pour la postérité, en s’engageant dans la problématique des convergences, de la confluence des « deux Cheikh ». Le lecteur découvrira des pistes de réponses à tous ces questionnements… en se délectant de Confluence…